‘Les Fleurs bleues’ : le bouquet final du maître Wajda

L’ultime long-métrage du cinéaste Andrzej Wajda, Les Fleurs bleues (titre original : Powidoki), est sorti le 22 février en France. À travers les dernières années de la vie du peintre Władisław Strzemiński, Wajda laisse une œuvre testamentaire qui lui ressemble.

Professeur admiré de ses étudiants de l’École nationale des arts plastiques de Łódź, Władisław Strzemiński est aussi considéré comme le plus brillants des peintres de sa génération au commencement des années 1950. Mais sa pensée imprégnée de néoplasticisme se heurte à la politique culturelle du régime prosoviétique, guidée par le réalisme socialiste. Pour le pouvoir en place, la fin seule doit justifier la création, au détriment de la recherche formelle. La résistance de Strzemiński est vaine. Rapidement licencié de l’École, il sombre dans le dénuement tandis que son œuvre est mis à l’index. Les Fleurs bleues raconte ainsi la lente déchéance d’un homme au sommet de son art qu’une opposition intellectuelle aux consignes officielles a réduit à néant. Il montre surtout l’abnégation de Strzemiński : le combat de sa vie pour la perception individuelle de l’art, détachée des modes et des diktats, le conduit à refuser toute compromission. Plutôt la faim que la production encadrée, plutôt les tâches ingrates que le reniement de sa philosophie. Mais les temps sont durs : la République Populaire de Pologne connaît alors sa période stalinienne, la plus répressive de son histoire. Le combat est déséquilibré, Strzemiński sait qu’il en sortira perdant.

Les caractéristiques esthétiques de l’œuvre de Wajda se retrouvent dans Les Fleurs bleues, dont le rôle principal est tenu par l’élégant Bogusław Linda. L’acteur et le cinéaste avaient déjà travaillé ensemble, il y a de cela trente-cinq ans, dans l’Homme de Fer. Classique et aboutie, la mise en scène évoque particulièrement les premières œuvres du réalisateur (notamment Génération, 1955 et Kanal, 1957). Comme dans cepowidoki1s dernières, la tragédie trouve ses accents de vérité dans la sobriété de l’interprétation, la pudeur des personnages, l’utilisation parcimonieuse de la musique et la gravité habitant chaque séquence.

Strzemiński contre le réalisme socialiste, ou le miroir à deux reflets

Reconstituer la mémoire polonaise est la ligne rouge du cinéma d’Andrzej Wajda. Avec les temps forts de l’histoire contemporaine pour trame de fond de la plupart de ses chefs d’œuvre (Cendres et Diamant, L’Homme de Fer, L’Homme de Marbre, Korczak, Katyń…), il a toujours proposé à son public une lecture en creux de ses récits, sans user d’artifice. Les Fleurs bleues et ses personnages agissent eux-aussi comme un miroir, mais un miroir à double reflet.

La confrontation de Strzemiński avec l’art officiel apparaît comme la projection de Wajda lui-même qui, jeune cinéaste, tentait de s’exprimer en passant à travers les mailles de la censure. Mais le destin du premier est autrement plus funeste et il devient en cela un modèle de résistance désespérée, une icône absolue. Invalide de guerre, amputé d’un bras et d’une jambe, Strzemiński fut un esprit libre dans un corps-carcan. L’hommage que lui rend le plus grand cinéaste polonais de l’après-guerre est à la mesure de l’envergure du personnage.

Mais comment ne pas voir en filigrane des Fleurs bleues l’allégorie des régressions qui affectent la Pologne depuis près un an et demi ? Dans les derniers mois de son existence, Andrzej Wajda avait ouvertement critiqué l’action du gouvernement conservateur et craignait qu’à l’avenir une nouvelle forme de censure s’établît. Or, son cinéma a été truffé de réflexions analogiques sur l’actualité politique. Ainsi, dans Les Possédés et Danton, tout en évoquant respectivement la Russie tsariste et la Terreur jacobine, Wajda interrogeait le processus révolutionnaire dans son ensemble et la cohérence des progressistes eux-mêmes, alors même que les fondations du « Bloc » communiste est-européen se fissuraient. Ce n’est pas un hasard si Les Fleurs Bleues sonne comme une ode à la liberté de la pensée et à l’épanouissement artistique au moment-même où ceux-ci sont à nouveau menacés en Pologne. Dans la scène du discours prononcé à l’École de Łódź, déterminante pour l’avenir de Strzemiński, le ministre de la Culture trace les contours d’un art au service du destin socialiste du pays et s’en prend au cosmopolitisme véhiculé par l’Occident capitaliste. L’allusion est quasi-transparente… Andrzej Wajda sera resté lui-même jusqu’au bout. Sans être son plus grand film, Les Fleurs bleues offre un condensé magistral de son œuvre et de ses valeurs.


Référence :  Powidoki (titre français : les Fleurs Bleues), Drame biographique, Pologne, 2016. Sortie française : 22 février 2017. Sortie polonaise : 3 mars 2017. Réalisation : Andrzej Wajda. Scénario : Andrzej Mularczyk. Distribution : Bogusław Linda (Władisław Strzemiński) ; Bronisława Zamachowska (Nika Strzemińska) ; Zofia Wichłarz (Hania).

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